Sainte Marie-Madeleine, apôtre des apôtres

« Marie ! » — la première témoin de la Résurrection
Cantique des cantiques 3, 1-4 · Psaume 63 (62) · Jean 20, 1-2.11-18
Le 22 juillet, l’Église fête Marie de Magdala du même rang que les apôtres — une décision voulue par le pape François en 2016, en mémoire du matin de Pâques où le Ressuscité lui confia, la première, l’annonce de sa victoire sur la mort. Peu de figures de l’Évangile ont autant nourri la méditation chrétienne : les Pères de l’Église en ont fait un modèle de repentir et de désir de Dieu, et douze siècles plus tard, Bernard de Clairvaux en a fait l’une des grandes voix de sa propre théologie de l’amour.
Les Pères de l’Église : une figure façonnée par des siècles de prédication
La Marie-Madeleine que la tradition occidentale a longtemps connue doit beaucoup à saint Grégoire le Grand (v. 540-604). C’est lui qui, dans ses Homélies sur les Évangiles, identifia comme une seule et même femme Marie de Magdala, la pécheresse anonyme qui oignit les pieds de Jésus chez Simon le pharisien, et Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare — une lecture qui a marqué l’art, la liturgie et la piété populaire pendant près de quinze siècles, avant que les études bollandistes et la réforme liturgique de Vatican II ne reviennent à la distinction des personnages.
Ce que Grégoire retient surtout, c’est le contraste entre la femme du jardin d’Éden et la femme du jardin du tombeau :
« Une femme avait apporté la mort à l’homme au paradis ; du sépulcre, une femme annonce la vie aux hommes. »Grégoire le Grand, XL Homiliae in Evangelia, II, hom. 25
Marie-Madeleine y devient la « première témoin » de la miséricorde divine — prima testis, dira plus tard l’hymne des Laudes de sa fête. Au IXe siècle, le moine bénédictin Raban Maur reprend et amplifie ce portrait dans sa Vie de sainte Marie-Madeleine : il la nomme « celle qui a tant aimé le Christ et qui fut si grandement aimée du Christ » (dilectrix Christi et a Christo plurimum dilecta), et c’est l’une des plus anciennes attestations que l’on connaisse du titre qui la définira désormais : apostolorum apostola, l’apôtre des apôtres — titre que reprendront, chacun à sa manière, Abélard, Bernard de Clairvaux puis Thomas d’Aquin.
Bernard de Clairvaux : l’épouse du Cantique en quête de son Bien-Aimé
Bernard de Clairvaux (1090-1153) reprend à son tour ce titre au XIIe siècle. Mais sa contribution la plus personnelle tient à autre chose : à la place qu’il donne à Madeleine dans sa propre lecture du Cantique des cantiques.
Pendant près de vingt ans, jusqu’à ses derniers jours, Bernard a composé quatre-vingt-six sermons sur le Cantique, poursuivant après Origène une double lecture de l’épouse : l’Église, et l’âme individuelle « qui a soif de Dieu ». Dans cette clé de lecture, la femme du Cantique qui cherche « celui que mon cœur aime » sur sa couche, la nuit, sans le trouver, devient l’image même de Marie-Madeleine cherchant le corps du Seigneur au tombeau, au matin de Pâques — la scène même que rapporte l’Évangile de ce jour. Un poème attribué à Bernard le dit avec une grande simplicité :
Avec Marie au point du jour,
Je cherchai Jésus dans le tombeau,
Dans la clameur plaintive de mon cœur,
Par l’esprit et non par les yeux.
(…)
Je vois maintenant ce que j’ai cherché,
Je tiens ce que j’ai désiré ;
Je languis d’amour pour Jésus
Et dans mon cœur je brûle tout entier.Attribué à Bernard de Clairvaux, « Cantique »
Un autre texte de la tradition bernardine, la Méditation sur la Passion et la Résurrection du Seigneur, met dans la bouche du Christ ressuscité une réponse à la quête de Madeleine qui éclaire tout le sens du « Noli me tangere » de l’Évangile de ce jour :
« Tes larmes sont ta piété, ton désir est mon repos : tu m’avais au-dedans de toi et tu ne le savais pas — voilà pourquoi tu me cherchais au-dehors. Voici que je me montre à l’extérieur pour te ramener à l’intérieur (…). Marie, je te connais par ton nom ; apprends, toi, à me connaître par la foi. »Méditation sur la Passion et la Résurrection du Seigneur, ch. 15, § 37-38
Chez Bernard, Marie-Madeleine n’est donc plus seulement la pécheresse pardonnée : elle devient la figure de toute âme qui aime, qui cherche dans la nuit, et à qui la rencontre du Ressuscité enseigne que le véritable attachement au Christ n’est plus charnel mais dans la foi.
Une liturgie qui tient toute cette tradition en un seul geste
Les lectures choisies pour ce jour rendent visible ce fil tissé depuis Origène jusqu’à Bernard. Le Cantique (3, 1-4) — « Sur ma couche, durant la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime » — est la matrice même du poème bernardin ; le psaume 63 — « mon âme a soif de toi » — en est l’écho priant ; et l’Évangile de Jean (20, 1-2.11-18) en est l’accomplissement : Madeleine pleure devant le tombeau vide, puis reconnaît le Seigneur à l’appel de son nom, « Marie ! », avant d’aller porter aux apôtres la première annonce pascale.
« C’est à Marie Madeleine que ton Fils unique a confié la première annonce de la joie pascale ; accorde-nous, à sa prière et à son exemple, de proclamer que le Christ est vivant et de le contempler dans la gloire de ton Royaume. »
— Prière d’ouverture de la fête de sainte Marie-Madeleine